La vie est un hasard
Dernier jour à l’orphelinat ou un nouveau début dans la vie.
Le deuxième lundi du mois d’août rompit pour toujours le déroulement monotone de la vie d’un petit groupe de pensionnaires de l’orphelinat nº 4 de Kazan. Tout commença quand les surveillantes réveillèrent les enfants plus tôt que d’habitude, à six heures et demie quand perçaient à peine les premières lueurs du jour. Elles parcoururent des différents dortoirs mais au lieu des badines avec lesquels elles d’habitude elles accéléraient le réveil des enfants, aujourd’hui elles circulaient entre les lits avec d’énormes ballots de vêtements qui, s’ils n’étaient pas vraiment neufs, étaient au moins récemment passés à l’étuve. Elle attribuèrent, au jugé, à chaque garçon un pantalon et une vareuse puis leur donnèrent l’ordre de se mettre en rang et de se diriger en silence jusqu’aux douches. Instinctivement Andreï s’était approché de ses deux meilleurs amis, Oleg et Piotr pour ne pas perdre de vue une seconde leurs tas de vêtements pendant les deux minutes qu’ils allaient passer sous l’eau tiède. Ils connaissaient trop bien leurs compagnons d’infortune et savaient que les plus malins, les plus rapides ou les plus forts de la classe pourraient se les approprier en un clin d’œil.
A peine secs et en sous-vêtements, leur petit paquet sous le bras, ils furent ensuite dirigés à la file vers un coiffeur apparu pour l’occasion d’on ne sait où qui maniait la tondeuse à un rythme frénétique. Ce fut seulement après un rasage presque total de leurs cheveux que les surveillantes enjoignirent aux orphelins de se vêtir pour les essayer. Pour sa part Andreï avait hérité d’un pantalon bleu marine un peu trop grand et trop large. Il régla le problème en ce faisant une ceinture avec un bout de ficelle que lui tendit Natalia Ivanovna, le professeur de mathématiques et la seule personne qui lui avait jamais démontré une marque d’intérêt. On lui avait aussi attribué une vareuse de paysan où apparaissaient encore autour du col et au bout des manches des restes de broderies comme celles que les paysannes appliquaient aux vêtements de fêtes de leurs rejetons. Enchantés les enfants ne se demandèrent pas d’où venaient ces vêtements, préférant s’observer les uns les autres vêtus de leurs nouveaux atours, les premiers en près d’un an... C’est à ce moment que leurs compagnes féminines les rejoignirent. Elles aussi étaient vêtues « de neuf ».
Pour calmer un début d’agitation et former de nouveau les rangs les surveillantes distribuèrent une demi-douzaine de coups de badines à ceux qu’elles jugèrent trop bruyants ou simplement aux premiers qui leur tombèrent sous la main. Andreï qui connaissait la loi non écrite de l’orphelinat qui consistait à ne jamais se trouver à leur portée passa à travers les coups. Une fois le calme rétabli les adolescents reçurent l’ordre de passer un par un devant la directrice, la terrible Olga Ivanovna Guedj qui évalua l’apparence de ses quatre-vingt pupilles. Ce ne fut que seulement après avoir marqué quelques secondes d’arrêt devant elle qu’ils se dirigèrent vers le réfectoire sauf une demi-douzaine d’entre eux qu’elle qualifia à voix haute d’ « imprésentables » que l’on ne revit d’ailleurs plus de la journée. Au réfectoire, une pièce où régnait d’habitude une odeur épouvantable mais qui ce matin avait été aéré, les attendait une autre surprise, un bol de café au lait et un petit pain tout noir au lieu de la souple claire et insipide habituelle. Q’annonçaient tous ces changements ? C’était sans doute la question qui taraudait la plupart des cervelles de ceux qui ce martin dévoraient ce festin inattendu. Ce qui n’avait pas changé c’était le silence qui accompagnait tous leurs gestes. En effet il leur était interdit de parler à moins qu’un surveillant ou un professeur ne leur adresse d’abord la parole. Malgré cela il existait une sorte de langage par signes qui leur permettait de correspondre entre eux et que les adultes toléraient tant que ces mimiques restent discrètes.
Vers 10 heures, en plein cours de mathématiques, Natalia Ivanovna, frappa entre ses mains pour ordonner aux élèves de se lever. Venait d’apparaître dans l’encadrement de la porte de la classe un couple inconnu qui était accompagné de la directrice de l’orphelinat. La classe entière resta figée dans une sorte de garde-à-vous respectueux et tous les regards se fixèrent sur les nouveaux arrivants groupés sous les trois photos qui ornaient le mur principal de la classe, Karl Marx avec sa barbe blanche en broussaille à gauche, Vladimir Illitch Oulianov, Lénine, à droite, et au centre, au moins deux fois plus grande que les deux autres photographies, celle du Camarade Staline, le bien aimé maître du pays…
Andreï remarqua qu’Olga Guedj, la directrice de l’orphelinat nº 4, s’était changée, elle aussi, depuis son inspection matinale et qu’elle avait abandonné son air de supériorité et sa mauvaise humeur habituelle pour arborer une attitude servile qui ne lui était pas familière. Tout sourire, un peu penchée pour être à la même hauteur que son interlocutrice, elle hochait la tête à l’écoute d’un des inconnus que l’on ne prit pas la peine de présenter aux élèves. Celle-ci, une petite femme sèche, laide et sans âge, paraissait être la personne importante de cette visite surprise des autorités à l’orphelinat. Les élèves se maintenaient debout. Les yeux du seul membre masculin du groupe qu’Andreï prit pour une sorte d’inspecteur, parcoururent un à un tous les visages des vingt quatre pupilles, dix-huit garçons et six filles qui formaient la classe pendant que la femme sans âge continuait á débiter une sorte de message à la directrice qui l’écoutait en fronçant les sourcils. Une fois le mystérieux message reçu, la directrice se pencha à son tour à l’oreille de Natalia Ivanovna sans doute pour lui répéter ce qu’elle venait d’entendre.
- Notre directrice paraît bien ridicule, boudinée comme elle est dans ce corsage si serré. Sans doute veut-elle camoufler son imposante poitrine. Elle doit avoir du mal à parler- pensa Andreï qui avait décelé une paire de sourires moqueurs sur les lèvres de ses deux compagnons préférés, Oleg, surnommé « la souris », en raison de la forme allongée de sa petite figure et Piotr, un géant qui paraissait plus que son age et auquel une paire de mains incroyablement agiles permettaient d’effectuer des larcins quotidiens.
Quand les conciliabules entre les autorités eurent pris fin, Natalia prononça de sa voix claire le nom de cinq élèves leur enjoignant de sortir dans le couloir. Elle prononça celui d’Andreï en deuxième position et celui d’Oleg fut le dernier. Au moment de sortir de la classe juste quand il se retournait pour lancer un clin d’œil à Piotr qui restait debout, il aperçut que leur professeur tendait à la directrice ce qui lui parut être leurs dossiers personnels. Une fois dans le couloir, malgré son excitation, le groupe se maintint en silence car deux surveillantes munis de leurs terribles badines en osier parcouraient de haut en bas le couloir pour faire respecter la consigne.
Peu a peu sortirent des autres classes d’autres « sélectionnés ». Ils formaient, garçons et filles mêlés, un groupe d’une petite vingtaine d’individus que leurs professeurs respectifs dirigèrent vers la salle qui servaient en de rares occasions aux projections de cinéma. Pour l’occasion elle avait été pourvue d’une vingtaine de pupitres, séparés les uns des autres, formant une sorte de circonférence. Au centre, debout prés d’une table basse, l’inconnu qui jusque là n’avait prononcé une parole paraissait les attendre avec, à-coté de lui posé sur une chaise, une valise en carton. Les surveillants et les professeurs enjoignirent aux orphelins de s’asseoir chacun à une place. Quant à eux, ils restèrent debout à quelques mètres du cercle formés par les dos de leurs pupilles, pour les surveiller au cours de ce qui devait être une sorte d’épreuve. Sur chaque pupitre il y avait un crayon neuf et une liasse de feuilles de papier, en réalité d’anciennes factures dont on utilisait la face non imprimée, une invention de la direction de l’orphelinat pour pallier ainsi la pénurie permanente de fournitures. Les feuilles de chaque liasse portaient un numéro, toujours le même. Celui de Andreï était le 12. Un nouveau claquement de main interrompit les bruits de chaises et l’homme leur expliqua en quoi allait consister la série d’épreuves destinées à sélectionner les meilleurs d’entre eux. Il ajouta que les premières épreuves étaient très simples mais que progressivement elles deviendraient plus compliquées jusqu’à ce qui ne reste plus que six « finalistes ». Il ajouta que toute tricherie, c’est à dire si un participant était surpris à copier sur le voisin, serait punie d’expulsion de l’épreuve et quasi certainement de l’orphelinat.
L’homme déposa un arceau métallique sur la table et sortit de sa poche une montre plate qu’il posa devant lui pour contrôler le temps de chaque épreuve, ajouta-t-il. Dans l’arceau il déposa six objets différents qu’il prit au hasard de l’intérieur de la valise. Il recommanda aux enfants de bien les observer pendant trente secondes puis, les recouvrant d’un foulard, il leur donna une minute pour écrire la liste des objets sur la première feuille de la liasse qu’ils avaient devant eux. Andreï écrivit aussi vite qu’il put la liste des objets. C’était facile mais, ne voulant pas se tromper, il se mit à réfléchir un peu trop longtemps. Il y avait un couteau, une ficelle, une petite balle, un livre, une bouteille, une paire de lunettes… A peine avait-il fini décrire que l’homme signala la fin de l’épreuve et les professeurs se précipitèrent pour s’emparer des listes qu’avaient écrites les enfants.
- Ce premier essai ne compte pas – déclara l’homme.
- Je vous informe qu’à partir de maintenant vous ne pourrez pas commencer à écrire avant que les objets aient disparus et que chaque fois je rajouterais un ou plusieurs objets.
La seconde série en comporta huit. Ecrivant plus vite que la première fois Andreï sut compléter la liste mais à la fin de cette épreuve un premier élève fut expulsé pour avoir tenté de tricher. La série suivante comporta dix objets mais le temps d’observation ne changea pas, pas plus que la minute qui leur était accordée pour composer leurs listes. S’il n’y eut pas de nouveau tricheur, les professeurs éliminèrent un à un plus de la moitié des concurrents au vu de leurs résultats. Après une dizaine d’épreuves il ne resta, assis à leur pupitre, que les six sélectionnés dont l’homme avait parlé. Andreï y Oleg, se firent un petit signe de reconnaissance car tous les deux faisaient partie des finalistes. Se retournant tout à fait il se trouva presque nez à nez avec Olga Ivanovna et celle-ci lui décocha un sourire de satisfaction.
Les finalistes n’étaient pas au bout de leur surprise. Au lieu de rejoindre leurs congénères au réfectoire pour le déjeuner, on leur apporta des sandwiches et après le repas ils reçurent l’ordre de se rendre directement dans leur dortoir respectif pour rassembler leurs pauvres affaires personnelles et les transporter dans la couverture qui recouvrait leur lit. Les quatre garçons et les deux filles quittèrent durant l’après-midi l’orphelinat sans qu’on leur permette de dire un seul mot d’adieu à leurs camarades ou à leurs professeurs. Embarqués dans un camion qui les conduisit à la gare de Kazan, ils prirent le train – ce qui pour tous était une nouvelle expérience. Tard dans la nuit ils arrivèrent aux abords d’une grande ville. Ce n’est que le lendemain, le premier jour de leur nouvelle existence, qu’ils apprirent son nom. C’était la capitale, Moscou. Ils allaient y passer les cinq prochaines années.
Le deuxième lundi du mois d’août rompit pour toujours le déroulement monotone de la vie d’un petit groupe de pensionnaires de l’orphelinat nº 4 de Kazan. Tout commença quand les surveillantes réveillèrent les enfants plus tôt que d’habitude, à six heures et demie quand perçaient à peine les premières lueurs du jour. Elles parcoururent des différents dortoirs mais au lieu des badines avec lesquels elles d’habitude elles accéléraient le réveil des enfants, aujourd’hui elles circulaient entre les lits avec d’énormes ballots de vêtements qui, s’ils n’étaient pas vraiment neufs, étaient au moins récemment passés à l’étuve. Elle attribuèrent, au jugé, à chaque garçon un pantalon et une vareuse puis leur donnèrent l’ordre de se mettre en rang et de se diriger en silence jusqu’aux douches. Instinctivement Andreï s’était approché de ses deux meilleurs amis, Oleg et Piotr pour ne pas perdre de vue une seconde leurs tas de vêtements pendant les deux minutes qu’ils allaient passer sous l’eau tiède. Ils connaissaient trop bien leurs compagnons d’infortune et savaient que les plus malins, les plus rapides ou les plus forts de la classe pourraient se les approprier en un clin d’œil.
A peine secs et en sous-vêtements, leur petit paquet sous le bras, ils furent ensuite dirigés à la file vers un coiffeur apparu pour l’occasion d’on ne sait où qui maniait la tondeuse à un rythme frénétique. Ce fut seulement après un rasage presque total de leurs cheveux que les surveillantes enjoignirent aux orphelins de se vêtir pour les essayer. Pour sa part Andreï avait hérité d’un pantalon bleu marine un peu trop grand et trop large. Il régla le problème en ce faisant une ceinture avec un bout de ficelle que lui tendit Natalia Ivanovna, le professeur de mathématiques et la seule personne qui lui avait jamais démontré une marque d’intérêt. On lui avait aussi attribué une vareuse de paysan où apparaissaient encore autour du col et au bout des manches des restes de broderies comme celles que les paysannes appliquaient aux vêtements de fêtes de leurs rejetons. Enchantés les enfants ne se demandèrent pas d’où venaient ces vêtements, préférant s’observer les uns les autres vêtus de leurs nouveaux atours, les premiers en près d’un an... C’est à ce moment que leurs compagnes féminines les rejoignirent. Elles aussi étaient vêtues « de neuf ».
Pour calmer un début d’agitation et former de nouveau les rangs les surveillantes distribuèrent une demi-douzaine de coups de badines à ceux qu’elles jugèrent trop bruyants ou simplement aux premiers qui leur tombèrent sous la main. Andreï qui connaissait la loi non écrite de l’orphelinat qui consistait à ne jamais se trouver à leur portée passa à travers les coups. Une fois le calme rétabli les adolescents reçurent l’ordre de passer un par un devant la directrice, la terrible Olga Ivanovna Guedj qui évalua l’apparence de ses quatre-vingt pupilles. Ce ne fut que seulement après avoir marqué quelques secondes d’arrêt devant elle qu’ils se dirigèrent vers le réfectoire sauf une demi-douzaine d’entre eux qu’elle qualifia à voix haute d’ « imprésentables » que l’on ne revit d’ailleurs plus de la journée. Au réfectoire, une pièce où régnait d’habitude une odeur épouvantable mais qui ce matin avait été aéré, les attendait une autre surprise, un bol de café au lait et un petit pain tout noir au lieu de la souple claire et insipide habituelle. Q’annonçaient tous ces changements ? C’était sans doute la question qui taraudait la plupart des cervelles de ceux qui ce martin dévoraient ce festin inattendu. Ce qui n’avait pas changé c’était le silence qui accompagnait tous leurs gestes. En effet il leur était interdit de parler à moins qu’un surveillant ou un professeur ne leur adresse d’abord la parole. Malgré cela il existait une sorte de langage par signes qui leur permettait de correspondre entre eux et que les adultes toléraient tant que ces mimiques restent discrètes.
Vers 10 heures, en plein cours de mathématiques, Natalia Ivanovna, frappa entre ses mains pour ordonner aux élèves de se lever. Venait d’apparaître dans l’encadrement de la porte de la classe un couple inconnu qui était accompagné de la directrice de l’orphelinat. La classe entière resta figée dans une sorte de garde-à-vous respectueux et tous les regards se fixèrent sur les nouveaux arrivants groupés sous les trois photos qui ornaient le mur principal de la classe, Karl Marx avec sa barbe blanche en broussaille à gauche, Vladimir Illitch Oulianov, Lénine, à droite, et au centre, au moins deux fois plus grande que les deux autres photographies, celle du Camarade Staline, le bien aimé maître du pays…
Andreï remarqua qu’Olga Guedj, la directrice de l’orphelinat nº 4, s’était changée, elle aussi, depuis son inspection matinale et qu’elle avait abandonné son air de supériorité et sa mauvaise humeur habituelle pour arborer une attitude servile qui ne lui était pas familière. Tout sourire, un peu penchée pour être à la même hauteur que son interlocutrice, elle hochait la tête à l’écoute d’un des inconnus que l’on ne prit pas la peine de présenter aux élèves. Celle-ci, une petite femme sèche, laide et sans âge, paraissait être la personne importante de cette visite surprise des autorités à l’orphelinat. Les élèves se maintenaient debout. Les yeux du seul membre masculin du groupe qu’Andreï prit pour une sorte d’inspecteur, parcoururent un à un tous les visages des vingt quatre pupilles, dix-huit garçons et six filles qui formaient la classe pendant que la femme sans âge continuait á débiter une sorte de message à la directrice qui l’écoutait en fronçant les sourcils. Une fois le mystérieux message reçu, la directrice se pencha à son tour à l’oreille de Natalia Ivanovna sans doute pour lui répéter ce qu’elle venait d’entendre.
- Notre directrice paraît bien ridicule, boudinée comme elle est dans ce corsage si serré. Sans doute veut-elle camoufler son imposante poitrine. Elle doit avoir du mal à parler- pensa Andreï qui avait décelé une paire de sourires moqueurs sur les lèvres de ses deux compagnons préférés, Oleg, surnommé « la souris », en raison de la forme allongée de sa petite figure et Piotr, un géant qui paraissait plus que son age et auquel une paire de mains incroyablement agiles permettaient d’effectuer des larcins quotidiens.
Quand les conciliabules entre les autorités eurent pris fin, Natalia prononça de sa voix claire le nom de cinq élèves leur enjoignant de sortir dans le couloir. Elle prononça celui d’Andreï en deuxième position et celui d’Oleg fut le dernier. Au moment de sortir de la classe juste quand il se retournait pour lancer un clin d’œil à Piotr qui restait debout, il aperçut que leur professeur tendait à la directrice ce qui lui parut être leurs dossiers personnels. Une fois dans le couloir, malgré son excitation, le groupe se maintint en silence car deux surveillantes munis de leurs terribles badines en osier parcouraient de haut en bas le couloir pour faire respecter la consigne.
Peu a peu sortirent des autres classes d’autres « sélectionnés ». Ils formaient, garçons et filles mêlés, un groupe d’une petite vingtaine d’individus que leurs professeurs respectifs dirigèrent vers la salle qui servaient en de rares occasions aux projections de cinéma. Pour l’occasion elle avait été pourvue d’une vingtaine de pupitres, séparés les uns des autres, formant une sorte de circonférence. Au centre, debout prés d’une table basse, l’inconnu qui jusque là n’avait prononcé une parole paraissait les attendre avec, à-coté de lui posé sur une chaise, une valise en carton. Les surveillants et les professeurs enjoignirent aux orphelins de s’asseoir chacun à une place. Quant à eux, ils restèrent debout à quelques mètres du cercle formés par les dos de leurs pupilles, pour les surveiller au cours de ce qui devait être une sorte d’épreuve. Sur chaque pupitre il y avait un crayon neuf et une liasse de feuilles de papier, en réalité d’anciennes factures dont on utilisait la face non imprimée, une invention de la direction de l’orphelinat pour pallier ainsi la pénurie permanente de fournitures. Les feuilles de chaque liasse portaient un numéro, toujours le même. Celui de Andreï était le 12. Un nouveau claquement de main interrompit les bruits de chaises et l’homme leur expliqua en quoi allait consister la série d’épreuves destinées à sélectionner les meilleurs d’entre eux. Il ajouta que les premières épreuves étaient très simples mais que progressivement elles deviendraient plus compliquées jusqu’à ce qui ne reste plus que six « finalistes ». Il ajouta que toute tricherie, c’est à dire si un participant était surpris à copier sur le voisin, serait punie d’expulsion de l’épreuve et quasi certainement de l’orphelinat.
L’homme déposa un arceau métallique sur la table et sortit de sa poche une montre plate qu’il posa devant lui pour contrôler le temps de chaque épreuve, ajouta-t-il. Dans l’arceau il déposa six objets différents qu’il prit au hasard de l’intérieur de la valise. Il recommanda aux enfants de bien les observer pendant trente secondes puis, les recouvrant d’un foulard, il leur donna une minute pour écrire la liste des objets sur la première feuille de la liasse qu’ils avaient devant eux. Andreï écrivit aussi vite qu’il put la liste des objets. C’était facile mais, ne voulant pas se tromper, il se mit à réfléchir un peu trop longtemps. Il y avait un couteau, une ficelle, une petite balle, un livre, une bouteille, une paire de lunettes… A peine avait-il fini décrire que l’homme signala la fin de l’épreuve et les professeurs se précipitèrent pour s’emparer des listes qu’avaient écrites les enfants.
- Ce premier essai ne compte pas – déclara l’homme.
- Je vous informe qu’à partir de maintenant vous ne pourrez pas commencer à écrire avant que les objets aient disparus et que chaque fois je rajouterais un ou plusieurs objets.
La seconde série en comporta huit. Ecrivant plus vite que la première fois Andreï sut compléter la liste mais à la fin de cette épreuve un premier élève fut expulsé pour avoir tenté de tricher. La série suivante comporta dix objets mais le temps d’observation ne changea pas, pas plus que la minute qui leur était accordée pour composer leurs listes. S’il n’y eut pas de nouveau tricheur, les professeurs éliminèrent un à un plus de la moitié des concurrents au vu de leurs résultats. Après une dizaine d’épreuves il ne resta, assis à leur pupitre, que les six sélectionnés dont l’homme avait parlé. Andreï y Oleg, se firent un petit signe de reconnaissance car tous les deux faisaient partie des finalistes. Se retournant tout à fait il se trouva presque nez à nez avec Olga Ivanovna et celle-ci lui décocha un sourire de satisfaction.
Les finalistes n’étaient pas au bout de leur surprise. Au lieu de rejoindre leurs congénères au réfectoire pour le déjeuner, on leur apporta des sandwiches et après le repas ils reçurent l’ordre de se rendre directement dans leur dortoir respectif pour rassembler leurs pauvres affaires personnelles et les transporter dans la couverture qui recouvrait leur lit. Les quatre garçons et les deux filles quittèrent durant l’après-midi l’orphelinat sans qu’on leur permette de dire un seul mot d’adieu à leurs camarades ou à leurs professeurs. Embarqués dans un camion qui les conduisit à la gare de Kazan, ils prirent le train – ce qui pour tous était une nouvelle expérience. Tard dans la nuit ils arrivèrent aux abords d’une grande ville. Ce n’est que le lendemain, le premier jour de leur nouvelle existence, qu’ils apprirent son nom. C’était la capitale, Moscou. Ils allaient y passer les cinq prochaines années.
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